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Bon stress et mauvais stress au travail, la courbe de Yerkes et Dodson

Bon stress et mauvais stress : ce que montre vraiment l'expérience de Yerkes et Dodson (1908), ce qu'en dit l'INRS, et comment doser l'effort au travail.

Par Mathias Nizan

La distinction entre bon stress et mauvais stress est une image commode. L'INRS rappelle qu'il n'existe scientifiquement « ni bon, ni mauvais stress » : le stress est une réponse d'adaptation de l'organisme aux changements de son environnement. La différence entre les deux tient au dosage : l'intensité de cette réponse, sa durée, la récupération qui suit. Une courbe d'activation physiologique sert souvent à représenter ce dosage. Elle remonte à 1908. Cette année-là, les psychologues américains Robert Yerkes et John Dodson publient l'expérience dont on a tiré plus tard une loi qui relie la performance d'une tâche à l'intensité de l'activation nerveuse. Dans cette lecture, le bon stress correspond à la zone montante et au pic de la courbe. Le mauvais stress correspond à la zone descendante : l'activation y devient excessive et fait chuter la performance.

Ce que dit la recherche, la loi de Yerkes-Dodson

Robert Yerkes et John Dillingham Dodson étaient deux psychologues américains de l'Université Harvard. En 1908, ils publient dans le Journal of Comparative Neurology and Psychology un article fondateur intitulé The relation of strength of stimulus to rapidity of habit-formation. Leurs expériences, menées sur des souris confrontées à des tâches d'apprentissage de difficulté variable, font apparaître une relation non linéaire entre l'intensité du stimulus, un choc électrique, et la vitesse d'apprentissage.

Dans sa version popularisée, la relation prend la forme d'une courbe en cloche, ou en U inversé. Une activation très basse produit une performance basse, la personne n'est pas mobilisée et passe à côté de l'enjeu. Une activation modérée produit le pic de performance, l'attention est ajustée, la pensée fluide, l'action engagée. Une activation excessive produit un effondrement, l'attention se rétrécit, les processus cognitifs supérieurs se dégradent, les erreurs augmentent.

La loi de Yerkes-Dodson a été reprise et discutée pendant tout le vingtième siècle. Dans les années 1950, Donald Hebb décrit une courbe en U inversé entre niveau d'éveil (arousal) et performance, sans citer Yerkes et Dodson. Selon une synthèse publiée en 2007 dans Neural Plasticity, c'est cette courbe unique, qui laisse de côté la difficulté de la tâche, que les chercheurs suivants ont appelée loi de Yerkes-Dodson. Elle reste un repère pédagogique utile, à présenter comme un modèle historique : la recherche contemporaine en neurosciences cognitives a nuancé ses contours selon les types de tâches et les profils individuels.

La nuance par type de tâche, simple ou complexe

Yerkes et Dodson ont aussi observé que la position du pic dépend de la difficulté de la tâche.

Sur une tâche simple ou bien automatisée, le pic de performance se situe à un niveau d'activation relativement élevé. La tâche résiste bien à la pression, car elle mobilise peu de ressources cognitives supérieures. C'est typiquement le cas d'une opération routinière, un calcul mental connu, une saisie standardisée, une procédure répétée. Un sprinteur de cent mètres peut atteindre son pic à très haute activation.

Sur une tâche complexe ou nouvelle, le pic se situe à un niveau d'activation plus bas. La performance se dégrade plus tôt sous la pression, car les ressources cognitives mobilisées (planification, raisonnement, prise de décision sous incertitude) sont les premières à se rétracter quand l'activation monte. C'est le cas d'une négociation délicate, d'un arbitrage stratégique, d'une présentation à fort enjeu, d'une rédaction d'un document structurant.

Cette nuance a une implication managériale directe. Les tâches les plus complexes ne doivent pas être confiées aux personnes les plus stressées, ou alors avec un cadre de soutien spécifique. Un collaborateur déjà sous pression chronique sera moins performant sur une tâche cognitivement exigeante qu'un collaborateur reposé, à compétences techniques équivalentes. Cette observation contredit l'intuition managériale fréquente de confier les sujets sensibles aux profils les plus engagés, qui sont aussi souvent les plus exposés à la surcharge. Répartir la charge selon ces deux repères, la complexité de la tâche et le niveau de pression de chacun, fait partie des gestes que la formation gestion du stress au travail entraîne avec les managers.

Eustress et distress, l'apport de Hans Selye

Hans Selye, médecin endocrinologue d'origine austro-hongroise, est le premier à faire entrer le terme stress dans le vocabulaire médical. Il décrit en 1936 le syndrome général d'adaptation, séquence en trois phases (alarme, résistance, épuisement) qui caractérise la réponse de l'organisme à une agression.

Dans les années 1970, Selye introduit une distinction qui complète la loi de Yerkes-Dodson. Il propose deux termes pour qualifier la valence de l'activation. L'eustress désigne une activation perçue comme positive, un défi mobilisateur, une exigence à la mesure des ressources disponibles. Le distress désigne une activation perçue comme négative, une menace, une exigence qui dépasse les ressources perçues.

Selye insiste sur un point décisif. La même situation objective peut être vécue en eustress par une personne et en distress par une autre. Le facteur déterminant tient à la perception qu'a la personne de ses ressources pour faire face au stimulus, davantage qu'à l'intensité du stimulus lui-même. Richard Lazarus a systématisé cette intuition sous le nom d'évaluation cognitive, notamment avec Susan Folkman en 1984. Robert Karasek a de son côté décrit en 1979 le rôle de la latitude décisionnelle face aux exigences du travail, dans un modèle demande-contrôle complété en 1988 par le soutien social.

La perception de contrôle joue un rôle central. Une charge élevée avec une forte latitude décisionnelle peut être vécue en eustress. La même charge avec une faible latitude bascule en distress. Le sens donné à la tâche, le soutien social disponible, la prévisibilité de la situation modulent également cette perception.

Comment savoir si vous êtes dans le bon ou le mauvais stress

Quatre familles de signaux permettent d'identifier dans quelle zone de la courbe vous vous situez. Une lecture régulière de ces signaux est plus fiable qu'une évaluation ponctuelle, car ils varient d'un jour à l'autre.

Les signaux physiques renseignent en premier. Un sommeil réparateur, un appétit stable, une énergie disponible le matin et en début d'après-midi indiquent une zone de bon stress. Un sommeil fragmenté installé, un appétit perturbé (prise excessive ou perte), une fatigue qui ne récupère plus le week-end indiquent une zone de mauvais stress.

Les signaux cognitifs viennent ensuite. Une clarté de pensée, une mémoire fiable sur les détails quotidiens, une capacité à prendre des décisions sans rumination excessive caractérisent le bon stress. Des oublis répétés sur des éléments simples, une indécision sur des sujets habituellement maîtrisés, une difficulté à se concentrer plus de quelques minutes signalent le basculement.

Les signaux relationnels sont souvent les plus visibles pour l'entourage. Une disponibilité aux échanges, une patience habituelle, une réceptivité à l'humour sont des marqueurs de bon stress. Une irritabilité disproportionnée sur des détails, un retrait des interactions, une perte d'humour, une réactivité à fleur de peau indiquent une zone de distress installée.

Les signaux de plaisir et d'engagement clôturent le tableau. L'eustress se reconnaît à un engagement actif dans la tâche, une absorption parfois proche du flow décrit par Mihaly Csikszentmihalyi, un plaisir intrinsèque à exercer son activité. Le distress se reconnaît à une aversion croissante pour le travail, une procrastination sur les tâches habituellement appréciées, un évitement actif des sujets professionnels en dehors des horaires.

Quand le bon stress bascule en mauvais

Le basculement du bon vers le mauvais stress se produit rarement de façon instantanée. Il résulte le plus souvent de trois facteurs qui se cumulent dans le temps.

Le premier facteur est la durée d'exposition. Une pointe d'activation élevée sur quelques heures ou quelques jours reste dans le registre du stress aigu, qui se résout par la récupération. La même intensité maintenue sur plusieurs semaines ou plusieurs mois bascule dans le stress chronique, qui dégrade la physiologie. L'INRS fait la même distinction entre stress aigu et stress chronique, et précise que le stress chronique « a toujours des effets néfastes sur la santé ». La courbe de Yerkes-Dodson décrit la performance instantanée, elle ne prend pas en compte la dimension temporelle. C'est l'accumulation qui transforme le bon stress en mauvais.

Le second facteur est la perte de récupération. Le bon stress suppose des phases de retour à un état physiologique de base, qui permettent à l'organisme de reconstituer ses ressources. Quand les phases de récupération disparaissent (sommeil de mauvaise qualité, absence de pauses, sollicitations en soirée et le week-end), le système nerveux autonome reste activé, le cortisol salivaire ne baisse plus correctement le soir, l'inflammation chronique s'installe. La récupération constitue une condition physiologique de maintien dans la zone de bon stress.

Le troisième facteur est l'accumulation des signaux ignorés. Une personne qui repère un signal physique (sommeil dégradé), un signal cognitif (oublis fréquents) ou un signal relationnel (irritabilité inhabituelle) et qui l'intègre dans un ajustement (réorganisation de la charge, demande de soutien, microcoupures) reste dans la zone de bon stress. La même personne qui ignore les signaux successifs glisse progressivement sur la pente descendante de la courbe, sans même percevoir le mouvement, jusqu'au moment où l'effondrement devient brutal. Quand plusieurs personnes d'une même équipe montrent ces signaux en même temps, la cause tient souvent à l'organisation du travail : le dossier Movea sur la prévention du burn-out détaille les facteurs à examiner avec la direction.

Trois pratiques pour rester du bon côté de la courbe

La régulation du stress professionnel s'appuie sur trois pratiques complémentaires, validées par la littérature et travaillées en formation Movea.

Moduler son exposition

L'exposition à l'activation se module au quotidien par des microcoupures réparties dans la journée. Une étude de l'Université de l'Illinois (Ariga et Lleras, 2011, Cognition) a montré que de brèves interruptions, le temps de passer à une autre tâche, évitent la baisse de vigilance observée quand on reste longtemps sur la même tâche sans interruption. La microcoupure est une condition de maintien de la performance.

Concrètement, il s'agit de pauses de quelques minutes, réparties dans la journée. Se lever, regarder par la fenêtre, faire quelques pas, respirer lentement. Le téléphone reste posé, l'écran est délaissé. L'objectif est de désactiver brièvement l'attention portée à la tâche en cours, puis de la réactiver au retour.

Récupérer activement

La récupération s'appuie sur trois piliers reconnus par la recherche en physiologie de la récupération, dont le sommeil. Un sommeil suffisant et régulier, sept à neuf heures pour la plupart des adultes, à horaires constants y compris le week-end. Une activité physique modérée à intense, trente minutes par jour ou trois sessions hebdomadaires, dont l'effet sur l'anxiété est documenté par plusieurs méta-analyses, dont celle de Stubbs et al. (2017) dans Psychiatry Research. Une déconnexion réelle des sollicitations professionnelles en soirée et le week-end, sans notifications, sans messagerie consultée au lit.

Ces trois piliers se renforcent mutuellement. Une nuit dégradée diminue la capacité à pratiquer une activité physique le lendemain. Une absence d'activité physique installée dégrade la qualité du sommeil. Une connexion permanente entretient l'activation nerveuse et empêche la baisse vespérale du cortisol nécessaire à l'endormissement.

Réguler sa perception

La troisième pratique touche à la valence donnée à l'activation. La même activation physiologique peut être interprétée comme excitation ("je suis prêt, mon corps est mobilisé") ou comme anxiété ("je suis dépassé, mon corps me lâche"). Cette réévaluation cognitive, étudiée notamment par Alison Wood Brooks à Harvard (2014, Journal of Experimental Psychology: General), modifie significativement la performance sur des tâches sous pression.

L'exercice est concret. Avant une prise de parole, une négociation, une décision importante, nommer ce que vous percevez ("mon cœur s'accélère") et lui attribuer une interprétation fonctionnelle ("c'est mon corps qui se prépare"). Cette réévaluation laisse l'activation en place, change sa valence et la maintient dans la zone d'eustress.

Mise en pratique en formation Movea

Sur les sessions Movea gestion du stress, la courbe de Yerkes-Dodson est posée dès le premier jour comme cadre conceptuel commun. Les participants identifient leur zone habituelle de fonctionnement sur la courbe, repèrent leurs signaux personnels de basculement, et construisent un plan d'action sur 90 jours qui combine les trois pratiques (modulation, récupération, réévaluation cognitive).

Le retour d'une responsable RH d'un cabinet d'avocats lyonnais résume l'effet pédagogique. "J'avais l'impression de faire du mauvais stress depuis trois ans. La courbe m'a fait comprendre que j'étais simplement passée du pic à la pente descendante, et qu'on pouvait remonter. Les trois pratiques ont structuré ma reprise."

Pour approfondir, le dossier Movea sur la gestion du stress au travail détaille les mécanismes physiologiques, les sources organisationnelles et les approches reconnues. La formation gestion du stress Movea propose deux jours de travail intensif en intra-entreprise, jusqu'à 12 participants, en présentiel ou en visio, avec construction d'un plan personnel de régulation. Tarif 3 960 euros HT pour le groupe, finançable via l'OPCO ou le plan de développement des compétences.

Sources citées