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Dossier

Gestion des conflits au travail, désamorcer sans céder

Dossier de fond sur les conflits en entreprise, leurs sources, les cinq styles de Thomas-Kilmann, l'escalade selon Glasl, le rôle du manager et les approches reconnues pour intervenir.

Temps de lecture : 12 min

Chacun redoute les effets d'un conflit au travail, mais peu savent dire précisément de quoi il s'agit. Les modèles de référence (Thomas-Kilmann, Glasl) et la pratique de la médiation et du recadrage fournissent ici des repères concrets.

Aucune entreprise n'échappe aux conflits. Il s'agit de reconnaître leurs niveaux d'intensité, de séparer ce qui se règle entre adultes responsables de ce qui demande un tiers, et de connaître les méthodes qui ont fait leurs preuves.

Qu'est-ce qu'un conflit au travail

Le conflit au travail se définit comme une opposition durable entre deux collègues ou deux équipes : les émotions s'en mêlent, la coopération s'arrête, et il ne se résout pas sans intervention explicite. Il se distingue du désaccord, centré sur une idée, et de la tension, qui touche la relation sans encore la bloquer.

Cette distinction conditionne le type d'intervention pertinent. Un débat d'idées appelle un arbitrage technique. Une tension relationnelle appelle un dialogue. Un conflit installé appelle une médiation ou un cadre hiérarchique formel.

Désaccord, tension, conflit : trois niveaux d'intensité

NiveauDésaccordTensionConflit
Objetune idée, une méthodeune personne, un comportementla relation elle-même
Duréecourt, ponctuelsemainesmois, parfois années
Affects mobilisésfaibles, contenusirritation, agacementcolère, mépris, peur
Coopérationmaintenuedégradéebloquée
Réponse adaptéedébat, arbitragedialogue, feedbackmédiation, recadrage RH

Cette grille, utilisée par Movea en formation, aide les managers à calibrer leur intervention. Un débat traité comme un conflit dramatise inutilement. Un conflit traité comme un simple désaccord laisse pourrir la situation.

Pourquoi les conflits éclatent en entreprise

Les conflits relationnels au travail trouvent rarement leur origine dans la seule incompatibilité d'humeur. Les recherches en sociologie des organisations identifient plusieurs sources structurelles, qu'il est utile de connaître pour traiter la cause plutôt que le symptôme.

Cinq sources fréquentes

Cinq sources reviennent souvent. Le flou de rôle entre deux personnes (qui décide, qui exécute, qui valide). Les objectifs contradictoires non arbitrés (le commercial vend ce que la production ne peut pas livrer dans les délais). Le micro-management persistant (un manager qui contrôle chaque détail). L'écart de valeurs sur la qualité du travail (deux personnes investies, deux exigences différentes). La dette relationnelle accumulée sans feedback (des micro-irritations jamais nommées qui finissent par déborder).

Sources organisationnelles complémentaires

D'autres facteurs structurels alimentent les conflits. La rareté des ressources (budget, postes, reconnaissance) crée une concurrence interne. Le télétravail asymétrique (certains présents, d'autres distants) génère des malentendus sur la charge perçue. La charge mentale prolongée abaisse le seuil de tolérance et transforme un désaccord ordinaire en conflit. Les fusions de services et réorganisations cassent les équilibres relationnels établis.

Dans ses travaux sur la psychodynamique du travail (1993, 2009), le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours insiste sur un facteur souvent sous-estimé : le manque de reconnaissance du travail réel, distinct du travail prescrit. Quand l'effort fourni n'est ni vu ni nommé, la frustration s'accumule et trouve un exutoire dans le conflit interpersonnel.

Les cinq styles de gestion de conflit selon Thomas-Kilmann

En 1974, Kenneth Thomas et Ralph Kilmann proposent un modèle devenu depuis une référence mondiale de la gestion des conflits. Ils identifient cinq styles, qui croisent deux axes : l'affirmation de ses propres intérêts et la coopération avec ceux de l'autre.

StyleAffirmationCoopérationQuand l'utiliser
Compétitionélevéefaibleurgence, décision impopulaire mais nécessaire
Collaborationélevéeélevéeenjeu important pour les deux, temps disponible
Compromismoyennemoyenneenjeux équivalents, accord temporaire
Évitementfaiblefaibleenjeu mineur, besoin de recul, situation explosive
Accommodationfaibleélevéeenjeu plus important pour l'autre, préserver la relation

Le modèle ne hiérarchise pas les styles. Chacun a sa pertinence selon le contexte. L'erreur classique consiste à utiliser un seul style par défaut, par habitude ou par tempérament. Une personne systématiquement en compétition épuise ses relations. Une personne systématiquement en accommodation se vide. La compétence se trouve dans la lecture rapide de la situation et le choix adapté.

Le questionnaire TKI (Thomas-Kilmann Instrument) reste utilisé en formation et en coaching pour identifier ses styles dominants. Il décrit des préférences de comportement, sur lesquelles on peut travailler.

L'escalade selon Glasl : pourquoi un conflit non traité empire

Escalade du conflit selon Glasl : neuf niveaux en trois phases, de la coopération possible à la destruction

En 1982, l'Autrichien Friedrich Glasl, théoricien de la médiation, découpe la progression d'un conflit en neuf paliers répartis sur trois phases. Les médiateurs européens s'en servent encore très largement.

La première phase, la rationalité, va du palier 1 (durcissement des positions) au palier 3 (passage à l'acte unilatéral). Les deux parties peuvent encore trouver une issue qui convienne à chacune.

La deuxième phase, l'émotion, va du palier 4 (images figées de l'autre, recherche d'alliés) au palier 6 (menaces explicites). Une issue satisfaisante pour les deux devient improbable ; on cherche au mieux à limiter les dégâts.

La troisième phase, la destruction, va du palier 7 (coups limités contre l'autre) au palier 9 (destruction réciproque, y compris au prix de sa propre perte). À ce stade, il n'y a plus de résolution possible, seulement une séparation à organiser.

L'enseignement central de Glasl tient en une phrase : un conflit ne reste jamais stable. Soit on intervient pour le désescalader, soit il monte d'un palier. Cette mécanique explique pourquoi les conflits ignorés s'aggravent et pourquoi le timing de l'intervention compte autant que sa qualité.

Conflit chaud, conflit froid

Glasl distingue aussi deux dynamiques. Le conflit chaud, visible, bruyant, avec disputes ouvertes, claquements de porte, mails incendiaires. Le conflit froid, silencieux, fait d'évitement, de communication minimale, de coopération de façade. Le conflit froid est souvent plus dégradé que le conflit chaud, parce qu'il s'est installé sans signal visible.

Les managers repèrent plus facilement le conflit chaud. Le conflit froid passe sous les radars pendant des mois, jusqu'à ce qu'une démission, un arrêt maladie ou une plainte RH le révèle.

Le rôle du manager face au conflit dans son équipe

Premier sollicité quand un conflit éclate chez lui, le manager direct intervient à trois niveaux.

La prévention. Poser des règles de fonctionnement explicites (qui décide quoi, comment on remonte un désaccord, comment on se parle quand quelque chose coince). Organiser des temps réguliers de feedback bilatéral. Repérer les signaux faibles, baisse d'engagement, retraits, irritabilité.

L'intervention précoce. Quand une tension émerge, nommer la situation, recevoir les deux parties séparément puis ensemble, fixer un cadre de discussion structuré. La méthode DESC (Décrire, Exprimer, Spécifier, Conséquences), enseignée en formation, donne une trame opérationnelle.

L'orientation. Quand le conflit dépasse ses moyens (parce qu'il est trop avancé, parce qu'il met en cause la hiérarchie, parce qu'il y a un soupçon de harcèlement), savoir passer la main aux RH, à la médecine du travail ou à un médiateur externe. Cette lucidité est une compétence.

Médiation, arbitrage, négociation : trois démarches distinctes

On confond souvent ces trois mots. Ils désignent pourtant trois interventions différentes, qui demandent chacune leurs compétences.

Dans une médiation, un tiers impartial aide deux parties à exprimer leur position et à bâtir elles-mêmes leur issue. Il organise le dialogue, ne tranche pas, et se retire quand une solution apparaît.

Dans un arbitrage, le tiers entend les deux parties puis décide ; sa décision s'impose à elles. C'est le rôle que tient parfois un manager ou une direction quand la médiation n'a pas abouti et qu'une décision est nécessaire.

La négociation est l'interaction directe entre les deux parties qui cherchent un accord. Les travaux de Roger Fisher et William Ury à Harvard (Getting to Yes, 1981) proposent une méthode dite raisonnée, fondée sur la distinction entre les positions que chacun défend et les intérêts qui les motivent.

Une même situation peut combiner les trois temps. Un médiateur ouvre le dialogue, les parties négocient, et si rien n'aboutit, la direction arbitre. Savoir quel rôle on tient à un moment donné évite les malentendus.

Les situations qui demandent un tiers extérieur

Un médiateur ou un consultant externe devient utile dans plusieurs cas : le conflit a passé le cap des six mois sans que les essais internes aboutissent ; il traverse plusieurs services ou plusieurs étages de la hiérarchie ; le manager direct y est lui-même impliqué ; un harcèlement ou une discrimination est soupçonné ; une action en justice se profile.

Le Centre de médiation et d'arbitrage de Paris (CMAP), la Fédération française des centres de médiation et des associations régionales agréées référencent des médiateurs professionnels. Le prix d'une médiation externe dépend de la difficulté du dossier ; il reste modeste à côté d'un long arrêt maladie, d'une rupture conventionnelle ou d'un procès aux prud'hommes.

Le coût de l'attente est rarement chiffré par les directions. Il pèse pourtant lourd, en absentéisme, en désengagement et en pertes d'expertise.

Conflit avec un client difficile

Le conflit client présente une spécificité commerciale forte. La relation est asymétrique (le client paie), elle est ponctuelle ou récurrente, elle engage souvent l'image de l'entreprise. Les méthodes de désamorçage diffèrent partiellement de celles utilisées en interne.

Les principes restent les mêmes : écouter sans interrompre, reformuler ce qui est dit, valider l'émotion sans valider nécessairement la demande, proposer une issue concrète. Le cadre, lui, change. Un collaborateur qui subit une agression verbale d'un client n'a pas à supporter l'inacceptable au nom de la relation commerciale.

Pour les fonctions exposées (SAV, service client, accueil, hotline), Movea propose une formation gestion des appels difficiles, consacrée aux situations de service client tendues.

Cadre légal du conflit au travail

Le droit français range ces situations dans plusieurs cases.

Un conflit ordinaire, entre collègues ou avec un manager, n'a pas de qualification juridique. L'employeur n'en est pas moins tenu par son obligation de sécurité (article L4121-1), qui couvre la santé mentale de ses salariés et donc la prévention des risques psychosociaux nés d'un conflit qui s'éternise.

Le harcèlement moral, lui, est défini par la loi (article L1152-1) : des agissements répétés qui détériorent les conditions de travail au point de pouvoir léser la dignité et les droits du salarié, sa santé ou sa carrière. C'est une infraction, qui n'a rien d'un simple conflit : elle se traite par une procédure RH et peut aller jusqu'aux prud'hommes ou au tribunal correctionnel. Une médiation spécifique est prévue par l'article L1152-6 ; la personne qui se dit harcelée comme celle qui est mise en cause peut la demander.

Une faute professionnelle (refus d'exécuter une tâche, insubordination caractérisée, propos injurieux) relève du pouvoir disciplinaire de l'employeur, encadré par les articles L1331-1 et suivants. Elle se traite autrement qu'un conflit relationnel.

Enfin, les risques psychosociaux qu'alimente un conflit prolongé entrent dans le DUERP, le document unique exigé depuis 2001. Selon l'article R4121-2, dès onze salariés la révision est annuelle, et toute entreprise le reprend après une réorganisation d'envergure ou quand un risque nouveau est connu.

Étude de cas : équipe en tension après fusion de services

Le contexte. À la suite d'un rapprochement, un éditeur de logiciels pour entreprises, 250 salariés, fusionne sa direction commerciale et sa direction produit. Quatorze mois après la fusion, la roadmap produit est bloquée. Le directeur commercial et le directeur produit ne se parlent plus que par mails copiés à leurs équipes. Les comités hebdomadaires deviennent un théâtre d'oppositions, les équipes se rangent dans deux camps.

Le diagnostic posé avec la direction générale. Conflit froid, niveau Glasl 5 à 6 (chacun a perdu la face devant l'autre, les premières menaces voilées visent les périmètres). Deux personnalités compétentes, deux visions du produit divergentes, aucun arbitrage explicite depuis la fusion.

L'intervention. Deux journées sur site, consacrées au binôme de direction : un travail individuel le matin du jour 1, un retour partagé l'après-midi, une séance de médiation à trois le matin du jour 2 et la co-construction d'un cadre de coopération l'après-midi.

Témoignage

Marc V., DRH d'une scale-up tech de 180 personnes en région parisienne, a suivi la formation en 2025.

"Avant la formation, je traitais les conflits comme des problèmes à résoudre vite, pour que mes managers puissent revenir à leur travail. Je sortais frustré, parce que les mêmes situations revenaient trois mois plus tard avec d'autres personnes. La formation m'a fait comprendre que la rapidité était une fausse économie. Je prends maintenant le temps de recevoir séparément les deux parties avant tout entretien commun, ce que je ne faisais jamais. Je nomme aussi explicitement ce que je suis (médiateur, arbitre, RH), au lieu de cumuler les casquettes en silence. Les conflits qui arrivent jusqu'à moi se règlent plus durablement, et surtout, mes managers commencent à traiter les leurs sans m'appeler systématiquement."

Passer des modèles à la pratique : la formation Movea

Thomas-Kilmann et Glasl aident à lire une situation. Reste à savoir quoi dire et quoi faire face à deux collègues qui ne se parlent plus : cela s'apprend en rejouant des cas proches de ceux que vivent les participants.

La formation Movea à la gestion des conflits y consacre deux jours : les modèles de Thomas-Kilmann et de Glasl, les trames DESC et OSBD, des médiations simulées sur les tensions apportées par le groupe, puis des engagements datés suivis trois mois plus tard. Managers et RH s'y forment entre collègues de la même entreprise, à douze au plus, dans l'entreprise ou en ligne ; l'OPCO ou le budget de formation finance la session.

Quand les tensions pèsent sur le climat général, deux dossiers voisins prolongent la lecture : communication non violente, pour trouver les mots du désaccord, et gestion du stress, pour la pression qui use les équipes.

Questions fréquentes

Désaccord, tension, conflit : comment faire la différence ?
Le désaccord oppose deux idées ou deux méthodes et se tranche par le débat. La tension touche la relation : elle dure quelques semaines et demande qu'on en parle franchement. Le conflit s'installe pour des mois, charge les échanges d'émotions et empêche de travailler ensemble ; il appelle alors une intervention structurée, médiation, arbitrage ou recadrage hiérarchique.
Un manager peut-il jouer le médiateur entre deux membres de son équipe ?
Oui, si deux conditions sont réunies. Les deux collaborateurs doivent le juger impartial, ce qui exclut les cas où il est partie au conflit ou proche de l'un d'eux. Il doit aussi maîtriser les outils du médiateur : écoute active, reformulation, gestion des émotions, organisation des tours de parole. Faute de préparation, il risque de prendre parti sans le vouloir, ou de forcer une solution rapide qui ne tiendra pas.
À quel moment confier le conflit à un médiateur extérieur ?
Au-delà de six mois de conflit, quand plusieurs niveaux hiérarchiques sont pris dedans, quand le manager direct est visé ou quand les tentatives internes ont échoué. Le tiers extérieur offre une impartialité qu'aucun acteur interne ne peut assurer. On trouve des médiateurs professionnels auprès du Centre de médiation et d'arbitrage de Paris (CMAP) ou d'associations régionales agréées. Leur coût se mesure à celui d'un conflit qui dure : absences, départs, contentieux.
Le harcèlement moral est-il un conflit comme un autre ?
Non, c'est une notion juridique à part. La loi parle d'agissements répétés ayant pour objet ou pour effet de dégrader les conditions de travail, au risque d'atteindre les droits, la dignité, la santé physique ou mentale ou l'avenir professionnel du salarié (L1152-1, Code du travail). Ces faits relèvent d'une procédure RH, voire du juge. L'article L1152-6 ouvre une médiation propre à ces situations, que peuvent demander la personne qui se dit victime comme celle qui est accusée. Aucune formation ne se substitue à ces procédures.
En combien de temps un conflit installé se résout-il ?
Un conflit récent, repéré dans les premières semaines, se règle souvent en un ou deux entretiens structurés. Un conflit installé depuis plusieurs mois demande un processus en trois à six séances espacées, avec parfois un travail préalable individuel sur les positions de chacun. Au-delà d'un an, la résolution complète est rare : l'objectif devient de poser un cadre de coopération minimale viable, ce qui reste un résultat utile.

Sources et références