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Sentiments et besoins en CNV : la liste et comment l'utiliser au travail

Une liste de sentiments et de besoins rédigée pour le travail, un test pour repérer les évaluations déguisées, l'origine de la girafe et du chacal chez Marshall Rosenberg et dix exemples de phrases au travail, avant et après.

Par Mathias Nizan

« Je me sens ignoré. » La phrase a la forme d'un sentiment. Elle décrit pourtant ce que l'autre aurait fait, et l'interlocuteur l'entend comme un reproche.

En communication non violente (CNV), un sentiment est un état ressenti dans le corps ou dans l'humeur : inquiet, soulagé, agacé, fatigué. Un besoin est ce qui compte pour la personne dans la situation : clarté, reconnaissance, repos, coopération. Le sentiment signale un besoin satisfait ou non satisfait. Voici une liste de sentiments et de besoins rédigée pour le travail, un test pour repérer les évaluations déguisées, l'origine de la girafe et du chacal chez Marshall Rosenberg, puis dix exemples de phrases, avant et après.

Le rôle des sentiments et des besoins dans l'OSBD

La trame OSBD de Marshall Rosenberg enchaîne quatre temps : observation, sentiment, besoin, demande. L'article OSBD, la méthode CNV en quatre étapes appliquée au travail détaille chacun d'eux. Les deux temps du milieu sont les plus difficiles à formuler au bureau.

Au travail, les émotions se disent peu. En 2024, 27 % des salariés déclarent devoir toujours ou souvent cacher leurs émotions au travail, selon l'enquête Conditions de travail publiée par la Dares le 9 septembre 2026. Quand le mot juste manque, le reproche prend sa place.

Le sentiment informe : il dit l'effet de la situation sur vous, à la première personne. Le besoin explique : il relie ce sentiment à ce qui compte pour vous, et personne n'y est désigné comme coupable. Comparez deux phrases. « Tu me refiles toujours les urgences à 17 h » accuse. « Je suis tendu, j'ai besoin de temps pour rendre un travail que je peux défendre » explique.

Rosenberg a fondé en 1984 le Center for Nonviolent Communication (CNVC). La page du CNVC qui présente son inventaire des sentiments et des besoins s'ouvre sur une phrase de son fondateur. Rosenberg y range les émotions en deux familles : celles qui accompagnent un besoin satisfait, et celles qui accompagnent un besoin non satisfait. Il refuse de les classer en positives et négatives. Les deux listes ci-dessous suivent ce découpage.

La liste des sentiments au travail

Movea a rédigé cette liste pour les situations de travail. Elle s'inspire de l'inventaire du CNVC, qui publie sa propre liste, plus longue, et la présente comme un point de départ. L'inventaire du CNVC mêle des états émotionnels et des sensations physiques : fatigué ou tendu y figurent au même titre que joyeux. La liste Movea fait de même. Dans cet article, « sentiment » et « émotion » désignent la même chose : ce que vous ressentez.

Quand les besoins sont satisfaits

Situation de travailSentiments possibles
Un dossier difficile aboutitsoulagé, satisfait, fier, content
Un échange se passe bienconfiant, à l'aise, reconnaissant, touché
Un projet démarrecurieux, motivé, enthousiaste, stimulé
La charge est tenablecalme, serein, détendu, concentré
Un collègue vous aidereconnaissant, rassuré, apaisé
Vous revenez d'une vraie pausereposé, disponible, plein d'énergie

Quand les besoins ne sont pas satisfaits

Situation de travailSentiments possibles
La charge débordetendu, débordé, fatigué, épuisé
Les consignes changent ou restent flouesperplexe, perdu, inquiet, hésitant
Un désaccord s'éterniseagacé, irrité, contrarié, frustré, en colère
Un projet s'arrête ou échouedéçu, découragé, triste, abattu
Une erreur est exposée en réuniongêné, mal à l'aise, embarrassé, honteux
Une échéance approchenerveux, anxieux, inquiet, impatient
Personne ne répond à vos messagesseul, inquiet, démuni, agacé

Un mot précis aide davantage qu'un mot vague. « Ça ne va pas » informe peu. « Je suis inquiet pour l'échéance de jeudi » donne une information utilisable. L'article gérer ses émotions au travail présente les recherches sur l'étiquetage affectif : nommer précisément une émotion aide à la réguler.

La liste des besoins au travail

Un besoin se dit en quelques mots. Il ne nomme ni une personne ni l'action attendue d'elle. « J'ai besoin que tu répondes plus vite » décrit une stratégie. Le besoin derrière peut être une information fiable, ou la possibilité d'avancer. Une stratégie se négocie, et plusieurs stratégies peuvent servir le même besoin.

Movea regroupe ici les besoins par familles de situations de travail. Le CNVC propose son propre classement.

FamilleBesoinsExemple de formulation
Clartépriorités claires, information fiable, rôles définis, prévisibilité« J'ai besoin de savoir quel dossier passe en premier cette semaine. »
Efficacitéavancer, compétence, moyens adaptés, qualité du travail« J'ai besoin de rendre un travail que je peux défendre. »
Reconnaissanceêtre entendu, considération, respect, visibilité du travail fourni« J'ai besoin de reconnaissance pour le travail de l'équipe. »
Autonomiemarge de manœuvre, choix de la méthode, confiance« J'ai besoin de choisir l'ordre de mes tâches. »
Coopérationsoutien, entraide, appartenance à l'équipe, équité« J'ai besoin d'une répartition équitable des urgences. »
Sécuritéstabilité, cohérence des décisions, sécurité physique et psychologique« J'ai besoin de décisions qui tiennent d'une semaine à l'autre. »
Équilibrerepos, rythme soutenable, concentration, temps pour la vie personnelle« J'ai besoin de vraies coupures le soir. »
Senscontribution, utilité, apprentissage, progression« J'ai besoin de comprendre à quoi sert ce reporting. »

Sentiment ou évaluation déguisée : le test du « je me sens »

Certains mots suivent « je me sens » et décrivent ce que l'on pense que l'autre a fait : ignoré, rejeté, manipulé, trahi, incompris, jugé, utilisé, mis sous pression. Dans Psychology Today (septembre 2023), la thérapeute américaine Andrea Wachter rappelle que Rosenberg appelle ces mots des pseudo-sentiments. Ce sont des suppositions sur la façon dont l'autre a traité la personne qui parle. L'interlocuteur les entend comme une accusation, et il se défend. Rosenberg développe cette distinction dans son livre de référence, traduit en français sous le titre Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs).

Le test tient en une question : le mot décrit-il un état chez vous, ou une action de l'autre ? « Ignoré » suppose que quelqu'un vous ignore. « Déçu » décrit ce qui se passe chez vous. Une seconde vérification porte sur « je sens que » suivi d'une phrase complète. « Je sens que tu n'as pas lu mon mail » exprime une hypothèse sur l'autre.

Évaluation déguiséeSentiment possibleBesoin possible
« Je me sens ignoré »déçu, seul, agacéêtre entendu, considération
« Je me sens mis sous pression »tendu, inquietrythme soutenable, priorités claires
« Je me sens jugé »mal à l'aise, gênérespect, droit à l'erreur
« Je me sens incompris »frustré, découragéêtre compris, clarté
« Je me sens manipulé »méfiant, en colèrehonnêteté, transparence
« Je me sens utilisé »amer, fatiguééquité, reconnaissance

Le sentiment se dit simplement : « je suis déçu », « je suis inquiet ». La tournure « je me sens » fonctionne aussi, suivie d'un mot de la liste.

Le langage girafe et le langage chacal

La métaphore vient de Marshall Rosenberg. En 1999, il donne une conférence à San Diego devant un congrès national d'éducateurs Montessori. Il y explique son choix. Le nom officiel de la méthode est communication non violente. Pour le plaisir et pour l'enseignement, il préfère parler de « langage girafe ». Son éditeur, PuddleDancer Press, publie la transcription en 2005 sous le titre Teaching Children Compassionately.

L'introduction de l'éditeur précise le choix de l'animal : la girafe est l'animal terrestre au plus grand cœur. Rosenberg utilise aussi une marionnette de chacal. Elle représente la part de chacun qui pense, parle ou agit d'une façon qui coupe le lien avec ses propres sentiments et besoins, et avec ceux des autres.

Le langage chacal juge, étiquette, compare et exige : « Il est incompétent », « Avec le service achats, c'est toujours pareil », « Tu dois finir ce soir ». Le langage girafe observe un fait, nomme un sentiment et un besoin, puis formule une demande que l'autre peut refuser. Le chacal désigne une manière de parler, que chacun pratique, surtout sous pression. Selon la même introduction, la pratique de la CNV consiste à reconnaître ses chacals et à s'en faire des alliés.

Au travail, la métaphore a deux usages. Elle donne un code commun à une équipe : « Je reformule, c'était du chacal » permet de corriger une phrase et de garder la face. Elle sert aussi à l'écoute : derrière une phrase chacal de l'autre se trouvent un sentiment et un besoin à deviner. Les marionnettes conviennent à un atelier. En comité de direction, les mots « observation » et « évaluation » font le même travail dans un registre plus sobre.

Dix exemples de phrases en communication non violente au travail

Chaque exemple part d'une phrase chacal fréquente et propose une version en quatre temps. Adaptez les formulations à votre registre.

1. La réunion qui déborde.

  • Avant : « Tes réunions ne servent à rien. »
  • Après : « Les trois dernières réunions du lundi ont fini à 11 h au lieu de 10 h. Je suis agacé, j'ai besoin de tenir mon planning du matin. Peut-on fixer un ordre du jour et terminer à 10 h, quitte à finir par écrit ? »

2. Les messages du soir.

  • Avant : « Tu n'as aucun respect pour ma vie privée. »
  • Après : « Cette semaine, j'ai reçu quatre messages après 21 h. Je suis fatigué, j'ai besoin de vraies coupures le soir. Pour ce qui n'est pas urgent, peux-tu programmer l'envoi au lendemain matin ? »

3. Le collègue qui ne répond pas.

  • Avant : « Tu m'ignores. »
  • Après : « Je t'ai écrit mardi et jeudi au sujet du budget, et je n'ai pas eu de réponse. Je suis inquiet pour l'échéance du 15, j'ai besoin de ton chiffre pour avancer. Peux-tu me dire d'ici demain midi si tu peux me l'envoyer cette semaine ? »

4. La décision prise sans consultation.

  • Avant : « Ici, on n'est jamais consultés. »
  • Après : « J'ai appris le changement de logiciel par le mail général de vendredi. Je suis inquiet, mon équipe l'utilise tous les jours, et j'ai besoin d'être associé aux choix qui la concernent. Pouvez-vous m'inviter à la prochaine réunion du projet ? »

5. Le travail de l'équipe passé sous silence.

  • Avant : « Tu t'es approprié le travail de l'équipe. »
  • Après : « Le planning présenté en comité ne mentionnait pas l'équipe qui l'a construit. Je suis déçu, j'ai besoin que le travail de l'équipe soit reconnu. La prochaine fois, peux-tu la citer en présentant le document ? »

6. Les erreurs répétées, côté manager.

  • Avant : « Tu ne vérifies jamais rien. »
  • Après : « Sur les deux derniers devis, le total hors taxes était faux. Je suis inquiet, ces devis partent chez les clients, et j'ai besoin de fiabilité sur les montants. Peux-tu relire les totaux avant chaque envoi ? Dis-moi si une liste de contrôle t'aiderait. »

7. Les priorités qui changent, côté collaborateur.

  • Avant : « Vous changez d'avis tout le temps. »
  • Après : « Lundi, la priorité était l'appel d'offres. Mercredi, c'est devenu le dossier fournisseurs. Je suis perdu, j'ai besoin de savoir sur quoi concentrer mes journées. Laquelle des deux échéances peut glisser ? »

8. La répartition des urgences.

  • Avant : « C'est toujours moi qui récupère les dossiers pénibles. »
  • Après : « Sur les cinq derniers dossiers urgents, j'en ai repris quatre. Je suis fatigué et un peu amer, j'ai besoin d'une répartition équitable. Peut-on revoir ensemble l'attribution des urgences lundi ? »

9. Recevoir une critique sèche.

  • Le collègue : « Ton rapport est illisible. »
  • Réponse chacal : « Le tien n'est pas mieux. »
  • Réponse girafe : « Tu es agacé ? Tu as besoin de trouver vite les chiffres clés ? Quelle partie t'a posé problème ? »

Ici, la girafe devine le sentiment et le besoin de l'autre, sous forme de question. L'échange revient sur un point précis.

10. Remercier.

  • Avant : « Merci, top. »
  • Après : « Tu as pris l'appel du client mécontent pendant mon entretien. Je suis soulagé et reconnaissant, j'avais besoin de rester concentré sur le candidat. Merci. »

La CNV sert aussi à dire ce qui a bien marché. Le remerciement devient précis, et l'autre sait ce qu'il peut refaire.

Les limites de la liste

  • Plaquer un mot sur l'autre. « Tu es frustré » affirme ce que vit l'autre. « Tu es frustré ? » lui laisse la possibilité de corriger.
  • Choisir un mot que vous pouvez assumer. En comité, « je suis inquiet » passe bien. « Je me sens vulnérable » peut exposer plus que nécessaire. Le choix du mot dépend du public.
  • Réciter la formule. Appliquée mot à mot, la trame sonne artificielle. Le dossier communication non violente détaille cette critique et celle de la manipulation polie.
  • Oublier les contraintes. Nommer un besoin de repos ne supprime pas l'échéance. La CNV met les besoins et les contraintes sur la table, puis la négociation porte sur les stratégies.
  • Les situations graves. Le harcèlement, la discrimination ou une mise en danger relèvent des RH, des représentants du personnel et de la médecine du travail. La liste sert aux tensions ordinaires de la vie d'équipe.

S'entraîner à nommer sentiments et besoins

Trouver le bon mot à froid prend quelques secondes. En réunion tendue, le vocabulaire disparaît. L'entraînement consiste à répéter sur des cas réels jusqu'à ce que le mot vienne sous pression.

La formation communication non violente de Movea consacre un module de la deuxième journée à identifier ses sentiments et ses besoins en situation professionnelle. Elle dure deux jours (14 heures), en intra-entreprise, avec 12 personnes au maximum, en présentiel partout en France ou en visio. Le tarif est de 1 980 € HT par jour, soit 3 960 € HT les deux jours. Le même travail existe en accompagnement individuel one to one, au même tarif de 1 980 € HT par jour. Le financement passe par l'OPCO de l'entreprise, jusqu'à 100 % du coût pédagogique, ou par le plan de développement des compétences. Ces formats ne sont pas éligibles au CPF.

Textes et sources cités