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La reformulation : techniques et exemples au travail

La reformulation au travail : définition, origine chez Carl Rogers, six techniques (écho, reflet, résumé, clarification, inversion, sentiment) avec des exemples de phrases, erreurs, mails et exercices.

Par Mathias Nizan

La reformulation est une technique d'écoute qui consiste à redire avec ses propres mots ce que l'autre a exprimé, pour vérifier qu'on l'a compris. Au travail, elle tient le plus souvent en une phrase courte, suivie d'une question : « Si je vous suis bien, le planning ne tient plus depuis que deux clients ont avancé leur date. C'est ça ? » La personne confirme ou corrige. Six techniques de reformulation couvrent la plupart des situations : l'écho, le reflet, le résumé, la clarification, l'inversion et la reformulation du sentiment. Chacune sert à un moment précis de l'échange.

La reformulation fait partie des quatre gestes entraînés pendant la formation écoute active de Movea, avec la question ouverte, le silence et la relance.

D'où vient la reformulation : Carl Rogers et l'approche centrée sur la personne

Le psychologue américain Carl Rogers publie Counseling and Psychotherapy en 1942. Il enseigne alors la psychologie clinique à l'université d'État de l'Ohio. Il qualifie d'abord sa thérapie de non directive, puis de centrée sur le client. Plus tard, il parle d'approche centrée sur la personne pour désigner l'ensemble de sa théorie. Le thérapeute y laisse le client conduire l'entretien et lui renvoie ce qu'il a compris de son vécu.

En 1957, Rogers et Richard Farson adaptent cette écoute à l'entreprise, dans un texte destiné à l'encadrement. Ils conseillent de mettre souvent sa compréhension à l'épreuve, en redisant avec ses mots ce que l'interlocuteur semble vouloir dire. Sa réaction montre s'il se sent compris. Les deux auteurs proposent aussi une règle pour les discussions animées : avant de donner son avis, chacun redit à voix haute la position de l'autre et attend que celui-ci la juge exacte.

Le geste a pris en anglais le nom de « reflection of feelings », le reflet des sentiments. En novembre 1986, dans la revue Person-Centered Review, Rogers écrit que ce terme le gêne de plus en plus, parce qu'on l'enseigne souvent comme une technique, parfois très mécanique. Il explique qu'il cherche à savoir si sa compréhension du monde intérieur du client est juste. Chacune de ses réponses porte une question muette : « est-ce bien comme ça que vous le vivez ? ». Il propose de rebaptiser ces réponses « tester sa compréhension » ou « vérifier ses perceptions ».

En France, la référence reste Roger Mucchielli (1919-1981), professeur de psychologie à Nice. Son livre L'entretien de face à face dans la relation d'aide, publié chez ESF, en est à sa 25e édition (2019). Un chapitre entier y présente la reformulation comme la technique de base de l'entretien d'aide.

Les six techniques de reformulation

Mucchielli rattache trois formes de reformulation à Carl Rogers : la reformulation-reflet, le renversement du rapport figure-fond et la reformulation-clarification. L'usage en formation y ajoute l'écho, le résumé et la reformulation du sentiment, héritière directe du reflet des sentiments.

Les exemples qui suivent sont des illustrations : Manon est cheffe de projet et Quentin son responsable.

L'écho. Quentin reprend un mot ou les derniers mots de Manon, sur un ton neutre ou interrogatif. Manon : « Ce dossier, je le porte seule depuis la rentrée. » Quentin : « Seule ? » L'écho invite à développer un point qui pèse. Employé à chaque phrase, il devient un tic.

Le reflet. Quentin redit l'essentiel avec d'autres mots et n'ajoute rien. Manon : « Le client change d'avis chaque semaine, je refais les maquettes, on perd un temps fou. » Quentin : « Les demandes du client bougent sans cesse, et vous refaites le travail à chaque fois. »

Le résumé. Après un long échange, Quentin rassemble les points dans l'ordre : « Pour récapituler cette heure : la date de livraison tient, le budget du salon reste à arbitrer, et vous demandez un renfort pendant les congés de décembre. J'oublie quelque chose ? »

La clarification. Le récit de Manon part dans plusieurs directions. Quentin remet de l'ordre : « Si je remets dans l'ordre : la commande part le 3, le transporteur perd un colis, et le client ne l'apprend que le 12, par vous. C'est bien la chronologie ? »

L'inversion. Mucchielli parle de renversement du rapport figure-fond. La reformulation fait passer au premier plan un élément que la personne a mentionné en passant. Manon : « Je n'avance plus, tout le monde vient me poser ses questions sur le nouveau logiciel. » Quentin : « Vous êtes devenue la personne-ressource de l'équipe sur ce logiciel, et ce rôle mange vos journées. » Manon a donné elle-même les deux éléments. La reformulation change seulement leur ordre d'importance. Cette forme demande du doigté et se vérifie toujours.

La reformulation du sentiment. Quentin nomme l'émotion qu'il perçoit et demande confirmation. Manon : « Encore une réorganisation. La troisième en deux ans. » Quentin : « Ces changements à répétition ont l'air de vous user. C'est ça ? » Elle sert quand le ressenti pèse plus lourd que le contenu. L'empathie au travail montre la question ouverte à poser ensuite.

TechniqueQuand l'utiliserExemple de phrase au bureau
ÉchoLa personne s'arrête sur un mot chargé« Seule ? »
RefletAprès un propos important, pour montrer que vous suivez« Les demandes du client bougent sans cesse, et vous refaites le travail. »
RésuméEn fin d'entretien ou de réunion, avant de changer de sujet« Pour récapituler : la date tient, le budget reste à arbitrer, vous demandez un renfort. »
ClarificationUn récit confus, des faits dans le désordre« Si je remets dans l'ordre : la commande part le 3, le colis se perd, le client l'apprend le 12. »
InversionLa personne reste bloquée sur une seule lecture de la situation« Vous êtes devenue la personne-ressource de l'équipe sur ce logiciel. »
Reformulation du sentimentL'émotion domine le contenu« Ces changements à répétition ont l'air de vous user. »

Un exemple de reformulation dans un échange

Manon sort d'un appel tendu avec un client et passe voir Quentin. Cet échange est une illustration.

  • Manon : « Il m'a encore parlé comme à une stagiaire. Et il veut tout pour lundi. »
  • Quentin : « Pour lundi ? » (écho)
  • Manon : « Oui, la refonte complète du catalogue. Le contrat prévoit trois semaines. »
  • Quentin : « Il réclame en quatre jours un travail prévu sur trois semaines. » (reflet)
  • Manon : « Et il menace d'aller voir ailleurs. »
  • Quentin : « Cet appel vous a secouée, on dirait. » (sentiment)
  • Manon : « Un peu, oui. Surtout le ton. »
  • Quentin : « Je résume : un ton qui vous a blessée, une demande hors contrat pour lundi et une menace de départ. On regarde d'abord le contrat ? » (résumé)

Quentin attend la dernière phrase pour proposer une suite. Manon a pu dire ce qui la touche, et la discussion repart sur un point précis.

Les erreurs qui gâchent une reformulation

Mucchielli range parmi les attitudes inadéquates en entretien le jugement moral, l'interprétation, le soutien qui console, l'enquête et la solution toute faite. Trois erreurs guettent la reformulation.

La reformulation-perroquet. Elle reprend les mots exacts de l'autre, phrase après phrase. Rogers et Farson le notaient dès 1957 : la répétition prouve seulement que les mots ont été entendus. Un « si je comprends bien » placé en tête de chaque réponse fait le même effet : l'interlocuteur entend une technique et se ferme. Variez les amorces et réservez la reprise mot pour mot à l'écho.

L'interprétation. La reformulation ajoute une cause, une intention ou un diagnostic absents du propos de départ. Manon dit qu'elle n'a pas eu le temps de relire le rapport. « En fait, ce projet ne vous intéresse plus » est une interprétation. « Le rapport est parti sans relecture, faute de temps » est une reformulation. Le test : chaque élément de votre phrase doit se retrouver dans ce que l'autre a dit.

Le jugement. Le contenu est fidèle, mais le ton ou un mot ajouté le rend accusateur. « Donc, vous avez laissé filer l'échéance » reprend un fait et le change en reproche. En 2022, le chercheur en communication Phillip Glenn analyse des reformulations tirées de conversations réelles. Il décrit des reformulations dites désaffiliatives : elles redisent le propos en y mettant du doute, ou en l'exposant à la critique. Selon lui, les reformulations neutres ou bienveillantes restent les plus proches de l'esprit de l'écoute active.

Reformuler par écrit : mail et messagerie

À l'écrit, le lecteur ne dispose ni de la voix ni du visage. En 2005, Justin Kruger, Nicholas Epley et leurs collègues publient cinq expériences sur ce point dans le Journal of Personality and Social Psychology. Leurs participants surestiment leur capacité à faire passer un ton par mail. Les auteurs expliquent cet écart par l'égocentrisme. Celui qui écrit « entend » son ironie ou son humour, et oublie que le destinataire n'a que le texte.

Trois réflexes limitent ces malentendus.

  • En tête de réponse à un mail complexe. Une phrase reprend la demande avant d'y répondre : « Je reprends votre demande pour ne rien oublier : un devis révisé avant vendredi, avec la maintenance chiffrée à part. » Le destinataire corrige tout de suite si vous avez mal lu.
  • Sur une messagerie instantanée. Un message court et ambigu appelle une clarification avant toute action : « Tu veux dire qu'on décale la démo à jeudi, ou qu'on l'annule ? »
  • Après une réunion. Le compte rendu est un résumé écrit. Envoyez-le le jour même et demandez les corrections de façon explicite.

Face à un message agacé, reformulez le reproche avec des mots neutres avant de répondre sur le fond.

Ce que mesurent les études sur l'écoute

Dans leur revue de 2022, Avraham Kluger et Guy Itzchakov décrivent l'écoute comme un phénomène qui se joue à deux. Elle profite à celui qui parle et à celui qui écoute, entre un manager et un membre de son équipe comme entre un vendeur et son client. Selon leur théorie de l'écoute épisodique, un moment de bonne écoute peut créer un bref état de pensée commune, qui clarifie les idées et fait naître des plans nouveaux.

En 2012, à la Freie Universität de Berlin, Maria Seehausen et ses collègues interrogent vingt personnes sur un conflit en cours ou récent. Après chaque réponse, la personne qui mène l'entretien reformule ou prend simplement des notes. Après une reformulation, les participants disent se sentir moins mal et parlent moins fort. Leur conductance cutanée et leur rythme cardiaque montent pourtant davantage que pendant la prise de notes. Les auteurs y voient le signe d'un travail émotionnel plus intense.

En 2014, Harry Weger et son équipe comparent trois façons de répondre lors d'une première conversation, avec 115 participants. Des complices formés répondent par une écoute active (reformulation et questions de relance), par des conseils ou par de simples acquiescements. Les participants qui ont reçu une écoute active se sentent mieux compris que les autres. La conversation ne leur paraît pas plus satisfaisante qu'avec des conseils.

Les limites de la technique

Phillip Glenn résume l'état des connaissances : la reformulation est très recommandée, et les études sur son efficacité donnent des résultats limités. L'étude de Berlin repose sur vingt personnes. Celle de Weger porte sur des premières rencontres entre inconnus, loin d'une réunion d'équipe.

Rogers mettait lui-même en garde contre l'usage mécanique de son outil. Une reformulation apprise par cœur sonne faux, et l'autre le perçoit vite. La technique prend aussi du temps. Gardez-la pour les moments où un malentendu coûterait cher : une décision, une consigne, un désaccord, une émotion forte.

Exercices pour apprendre à reformuler

Ces quatre exercices complètent la reformulation en trois niveaux proposée dans développer ses soft skills.

1. La règle de Rogers et Farson (à trois ou plus, 20 minutes). Choisissez un désaccord sans grand enjeu, par exemple le format d'une réunion d'équipe. Avant de donner son avis, chacun redit le point de la personne précédente et attend qu'elle valide. Un observateur compte les essais nécessaires et note les changements de ton.

2. Deux reformulations par jour (seul, 10 minutes). Pendant une semaine, notez le soir une phrase entendue dans la journée et écrivez-en deux reformulations de types différents. Le vendredi, repérez le type que vous évitez.

3. La chasse à l'interprétation (à deux, 15 minutes). A raconte une difficulté de travail, B reformule après chaque étape. A lève la main dès qu'il entend un mot, une cause ou une intention qu'il n'a pas exprimés. B reprend jusqu'à passer sans main levée, puis les rôles s'inversent.

4. Trois mails relus (seul, 20 minutes). Reprenez trois mails reçus cette semaine, dont un au ton tendu. Écrivez pour chacun la phrase de reformulation qui ouvrirait votre réponse. Elle doit être plus courte que le mail, sans mot de jugement, et finir par une demande de correction.

Se former à la reformulation avec Movea

La formation écoute active de Movea consacre une journée de 7 heures aux gestes d'écoute, reformulation comprise. Les participants les mettent ensuite à l'épreuve sur les conversations délicates qu'ils ont eux-mêmes vécues. La journée est menée par Léa Orthlieb, co-fondatrice de Movea. Si le cadrage le prévoit, un autre formateur du réseau la remplace. Le groupe compte au plus 12 collègues, sur votre site ou en visioconférence. Le prix de la journée s'élève à 1 980 € HT pour tout le groupe. Une journée de coaching individuel coûte le même prix. Selon vos effectifs, votre OPCO de branche peut régler ce montant, et votre budget formation prend le relais dans le cas contraire.

Sur deux jours, la formation communication interpersonnelle ajoute la lecture du non verbal, la grille DISC et les malentendus du quotidien, pour 3 960 € HT par groupe. Le dossier communication interpersonnelle rassemble les modèles théoriques, de Rogers à la fenêtre de Johari.

Sources citées