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La communication non verbale au travail : canaux, recherche et idées reçues

La communication non verbale au travail : six canaux, de la tenue du corps à la proxémie de Hall, ce que la recherche dit du mensonge et de la pose de puissance, la visio et des conseils concrets.

Par Mathias Nizan

La communication non verbale est l'ensemble des signaux qu'une personne envoie sans passer par les mots : tenue du corps, gestes, regard, expressions du visage, voix et distance. Au travail, ce langage corporel accompagne chaque réunion, chaque entretien et chaque appel en visio. Il renseigne surtout sur l'émotion du moment et sur la relation entre les personnes. Un geste prend son sens avec le contexte, les mots qui l'accompagnent et les habitudes de celui qui le fait. La recherche confirme une partie de ce que l'on en dit et en dément une autre. Elle ne trouve par exemple aucun signe corporel fiable du mensonge. Les effets prêtés à la pose de puissance n'ont pas résisté non plus aux tentatives de réplication.

Sur la répartition 7 %, 38 %, 55 % attribuée à Albert Mehrabian, la fiche formation communication interpersonnelle et le dossier communication interpersonnelle expliquent l'origine du chiffre et ses limites. Cet article part des six canaux, puis passe à la recherche, à la visio et à la pratique.

Les six canaux de la communication non verbale

Six canaux portent l'essentiel des signaux non verbaux observables au travail.

La tenue du corps

La tenue du corps désigne la façon dont une personne se place face aux autres. Le buste peut être tourné vers l'interlocuteur ou vers la porte, les épaules relâchées ou remontées. Ces indices renseignent sur l'attention et sur la tension du moment. Ils dépendent aussi de causes extérieures à l'échange, comme la fatigue ou une salle trop froide.

Les gestes

Les mains accompagnent la parole. Elles dessinent une taille, comptent des étapes, désignent un document. D'autres gestes servent surtout à se rassurer : faire tourner un stylo, se frotter les mains, ajuster ses lunettes. Beaucoup de personnes les font quand elles sont mal à l'aise, d'autres par simple habitude. Un geste de ce type montre au mieux qu'il se passe quelque chose. Il ne dit pas quoi.

Le regard

Le regard organise la circulation de la parole. En 1967, le chercheur Adam Kendon observe que la personne qui parle détourne souvent les yeux en commençant sa phrase. Elle regarde ensuite son interlocuteur en la terminant, comme pour lui passer la main. Une revue publiée en 2021 dans Frontiers in Psychology rassemble 29 études sur le sujet. Elle confirme le rôle du regard pour céder la parole et trouve des résultats moins nets sur la façon de la prendre. Au travail, un regard qui s'échappe au moment de répondre peut donc accompagner une réflexion en cours.

Les expressions du visage

Le visage exprime une partie des émotions. Paul Ekman a montré à partir de 1969 que six expressions sont reconnues dans des cultures très éloignées ; l'article les différentes émotions présente ces travaux. En 2019, Lisa Feldman Barrett et quatre collègues publient une revue de la littérature dans la revue Psychological Science in the Public Interest. Les gens sourient plus souvent quand ils sont contents et froncent plus souvent les sourcils quand ils sont fâchés, au-delà du hasard. La manière d'exprimer une même émotion change toutefois selon les cultures, les situations et les personnes. Un sourcil froncé peut accompagner un effort de concentration autant qu'une contrariété.

La voix, ou paraverbal

Le paraverbal regroupe ce que la voix ajoute aux mots : le débit, le volume, la hauteur, l'intonation et les silences. Le psychologue Michael Kraus, alors à l'école de management de Yale, publie en 2017 cinq expériences menées auprès de 1 772 personnes. Les participants qui entendent seulement la voix de leur interlocuteur repèrent mieux ses émotions que ceux qui le voient sans l'entendre. Ils font aussi mieux que ceux qui le voient et l'entendent.

La distance, ou proxémie

La proxémie est l'étude de l'espace que les personnes laissent entre elles quand elles échangent. L'anthropologue américain Edward T. Hall la développe en 1966 dans The Hidden Dimension, traduit en français en 1971 sous le titre La Dimension cachée. Il distingue quatre distances : intime, personnelle, sociale et publique. Les repères repris dans la littérature placent la distance intime entre 0 et 46 cm et la distance personnelle entre 46 et 122 cm environ. Viennent ensuite la distance sociale, celle des échanges formels, puis la distance publique, celle de l'orateur face à une salle.

En 2017, une équipe internationale menée par Agnieszka Sorokowska a mesuré ces préférences auprès de 8 943 personnes dans 42 pays. En moyenne, les participants veulent garder 135 cm face à un inconnu, 92 cm face à une connaissance et 32 cm face à leur partenaire de vie. Les écarts entre pays sont nets. La formation à la gestion de l'agressivité applique ces distances à l'accueil d'une personne tendue.

Ce que la recherche établit et ce qui relève du mythe

Le non verbal renseigne sur les émotions et sur la relation. Le regard aide aussi à régler les tours de parole. Les canaux se lisent ensemble : un signal isolé ouvre une piste, plusieurs signaux concordants permettent une hypothèse. Deux croyances très répandues résistent mal aux études.

Détecter le mensonge au langage corporel

L'idée qu'un menteur se trahit par ses gestes est très répandue. En 2006, Charles Bond et Bella DePaulo publient une méta-analyse dans Personality and Social Psychology Review. Elle réunit 206 documents et les jugements de 24 483 personnes. Sans outil ni entraînement, les observateurs classent correctement 54 % des déclarations. Ils reconnaissent 47 % des mensonges et 61 % des vérités, pour un hasard situé à 50 %. Les auteurs notent aussi que les observateurs jugent mieux un mensonge qu'ils entendent qu'un mensonge qu'ils voient seulement.

Trois ans plus tôt, Bella DePaulo et ses collègues avaient passé en revue 158 indices possibles du mensonge dans le Psychological Bulletin. Les menteurs y paraissent un peu plus tendus et donnent moins de détails. Beaucoup d'autres comportements n'ont aucun lien avec le mensonge, ou un lien faible. En 2008, Bond et DePaulo montrent enfin que les écarts de talent entre observateurs sont minimes : les meilleurs juges ne font pas mieux qu'un tirage au hasard.

En entretien de recrutement, en enquête interne ou en recadrage, des mains agitées et un regard fuyant peuvent simplement traduire le stress de la situation. Ils ne permettent pas de conclure à un mensonge. Les faits, les dates et les exemples vécus restent la base du jugement. Pour un recrutement, l'article sur l'évaluation des soft skills en entretien décrit une grille construite sur ces éléments.

La pose de puissance

En 2010, Dana Carney, Amy Cuddy et Andy Yap présentent dans Psychological Science une étude sur 42 participants. Ceux qui tiennent deux poses amples et ouvertes, une minute chacune, voient leur testostérone monter et leur cortisol baisser. Ils se disent plus puissants et prennent davantage de risques.

En 2015, Eva Ranehill et cinq collègues des universités de Zurich, de Stockholm et de Dartmouth reprennent le protocole avec 200 participants, 98 femmes et 102 hommes. Les poses durent trois minutes, et l'expérimentateur ignore la pose attribuée à chacun. Le résultat est net : aucun effet sur les hormones, aucun effet sur la prise de risque. Seul le sentiment de puissance déclaré augmente un peu. Première autrice de l'étude de 2010, Dana Carney a depuis publié sur sa page de l'université de Berkeley un texte où elle écrit ne plus croire à ces effets. Le dossier Movea sur l'art oratoire replace ce débat dans la préparation d'un orateur.

Le non verbal en visio

À l'écran, le corps s'arrête au buste et les regards ne se croisent pas vraiment. Le dossier communication interpersonnelle décrit ces contraintes. La fiche formation prise de parole en public résume les travaux de Jeremy Bailenson (Stanford) sur la fatigue en visio.

La caméra elle-même a un coût. En 2021, une équipe américaine menée par Kristen Shockley rend compte d'une expérience de terrain de quatre semaines (Journal of Applied Psychology). Elle suit 103 salariés, soit 1 408 journées de travail observées. Selon les périodes, la consigne demandait de garder la caméra allumée ou coupée. Les jours où elle restait allumée, les participants se disaient plus fatigués. Cette fatigue allait de pair avec moins de prises de parole et moins d'engagement en réunion. L'effet était plus marqué pour les femmes et pour les salariés arrivés récemment.

Deux lectures prudentes en découlent. Une caméra coupée s'explique souvent par la fatigue ou par une connexion faible. C'est le changement d'habitude qui mérite attention : l'article stress et télétravail range parmi les signaux d'alerte la caméra coupée chez quelqu'un qui l'allumait d'ordinaire. Les travaux de Kraus montrent aussi que l'on perçoit très bien une émotion à la voix seule. Quand l'image est petite ou figée, écoutez le débit, les hésitations et les silences de votre interlocuteur. Pour un point délicat, un appel sans image laisse percevoir ce que l'autre ressent.

Lire un signal non verbal : situation, signal, lecture, ajustement

Le tableau suit une même méthode. Vous observez un signal, vous envisagez plusieurs lectures, puis vous vérifiez par une question ou par un ajustement de votre part.

SituationSignal observéLecture prudenteAjustement
Réunion d'équipeUn collaborateur fixe son ordinateur pendant votre annoncePrise de notes, urgence à traiter, décrochage, désaccordLui poser une question ouverte sur le sujet
Entretien annuelLe regard part ailleurs au moment de répondreLe temps de formuler sa pensée (Kendon), une gêne, une habitude personnelleLaisser durer le silence quelques secondes avant de relancer
Rendez-vous clientSourcils froncés pendant votre propositionConcentration, doute sur un point, désaccord (Barrett et ses collègues)Demander quel point mérite une précision
Entretien de recrutementMains agitées, voix qui trembleLe trac lié à l'enjeu ; ces signes ne permettent pas de repérer un mensonge (Bond et DePaulo)Revenir aux faits : exemples vécus, dates, résultats obtenus
Réunion en visioUn collègue coupe sa caméraFatigue, connexion faible (Shockley et ses collègues) ; retrait possible si le changement dureRéserver la caméra aux temps forts ; en parler en tête-à-tête si l'habitude change
Discussion debout dans un bureauL'autre recule d'un pasDistance personnelle franchie, usages culturels différents (Hall, Sorokowska)Reprendre une distance plus large et ne plus avancer
Présentation devant un comitéVisages fermés, peu de réactionsConcentration, fatigue, désaccord, réserve devant la hiérarchiePoser une question précise à la salle ou marquer une pause

Conseils pratiques : réunion, entretien, prise de parole

En réunion

En réunion, le non verbal sert d'abord à répartir la parole. Regardez la personne qui parle : c'est le signe d'attention le plus simple. En fin d'intervention, tournez le regard vers le collègue que vous voulez entendre. Repérez surtout les signaux partagés par plusieurs personnes, comme un silence général après une annonce. Quand un signal vous intrigue, décrivez ce que vous voyez et posez une question.

Voici un exemple, à titre d'illustration. Émilie, responsable d'un service logistique, présente un nouveau planning en réunion d'équipe. Nicolas fronce les sourcils et ne lève plus les yeux de son carnet. Émilie pense d'abord à une opposition. Elle choisit de vérifier : « Nicolas, vous prenez beaucoup de notes. Un point du planning vous pose question ? » Nicolas répond que le créneau du jeudi tombe le jour de la livraison d'un gros client. Le signal était réel. Il venait d'un problème d'organisation, que la question a permis de régler en deux minutes.

En entretien

Le placement compte. Pour un entretien annuel ou un échange délicat, un coin de table rapproche les deux personnes et laisse chacun dans sa distance personnelle. Évitez de vous installer derrière un large bureau, qui rappelle la hiérarchie. Pendant l'échange, acceptez que le regard de l'autre parte au moment où il réfléchit, et attendez avant de reformuler.

En prise de parole

Devant une salle, votre non verbal arrive avant vos premiers mots. Entrez, posez vos appuis, regardez la salle une seconde, puis commencez. Distribuez le regard vers plusieurs zones de la salle plutôt que vers la seule personne la plus haut placée. Travaillez la voix autant que les gestes, avec un débit posé et de vraies pauses. Contre le trac, misez sur la respiration lente et sur la préparation des premières minutes ; l'article consacré au trac avant un comex propose un calendrier sur sept jours.

Se former à la communication non verbale

Repérer un signal et le lire avec prudence s'apprend par la pratique. Dans la formation communication interpersonnelle, un module du deuxième jour porte sur le regard, la voix et les gestes. Chacun s'exerce à repérer un signal, à envisager plusieurs lectures puis à vérifier la sienne, sur des jeux de rôle tirés des cas de l'équipe et filmés quand le contexte s'y prête. Les deux journées ont pour formatrice Léa Orthlieb ; si le cadrage le justifie, un autre formateur du réseau Movea peut la remplacer.

La formation accueille au maximum douze collègues de la même entreprise, dans vos locaux comme en classe virtuelle. Le groupe règle 1 980 € HT par journée de formation, donc 3 960 € HT au total. Suivant la branche dont relève votre entreprise et sa taille, l'OPCO peut prendre en charge ce montant ; à défaut, il entre dans le plan de développement des compétences. Un manager peut aussi faire ce travail seul avec un formateur (coaching one to one), au même prix journalier. Si l'enjeu est de tenir une salle, la formation prise de parole en public entraîne le corps et la voix de chaque orateur, caméra à l'appui.

Sources citées