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La sécurité psychologique au travail : définition et pratiques du manager

La sécurité psychologique selon Amy Edmondson : définition, différence avec la confiance, quatre zones, projet Aristotle de Google, méta-analyse de 2017, comportements du manager, exemple de réunion et limites.

Par Mathias Nizan

La sécurité psychologique est le sentiment, partagé par une équipe, que chacun peut prendre un risque relationnel sans craindre d'être humilié ou sanctionné. Ce risque prend des formes ordinaires : poser une question qui montre qu'on n'a pas suivi, signaler une erreur, contredire son responsable, proposer une idée encore fragile. En anglais, on parle de psychological safety. Le concept vient d'Amy Edmondson, qui l'a présenté en 1999 dans la revue Administrative Science Quarterly. Elle est titulaire de la chaire Novartis de leadership et de management à la Harvard Business School. Son étude relie ce climat à la capacité d'une équipe à apprendre. Dans son projet Aristotle, Google a ensuite désigné ce climat comme le premier des cinq ressorts du travail d'équipe efficace.

Movea aborde ce sujet avec des équipes au complet, manager présent, pendant sa formation à la cohésion d'équipe : le diagnostic du premier jour fait nommer les points de friction.

D'où vient la notion de sécurité psychologique

Le terme existait avant Edmondson. Dans un texte de 2002, elle en situe l'origine chez Edgar Schein et Warren Bennis, qui écrivaient en 1965 qu'une personne a besoin de se sentir en sécurité pour accepter de changer. Edmondson applique la notion à l'équipe de travail.

Son article de 1999 porte sur 51 équipes d'un fabricant, de quatre types : direction, développement de produits, services internes et production. Les membres donnent leur degré d'accord avec sept affirmations, comme « il est difficile de demander de l'aide aux autres membres de cette équipe ». La sécurité psychologique y va de pair avec les comportements d'apprentissage du groupe, qui font à leur tour le lien avec la performance. Les chercheurs appellent efficacité collective la confiance d'une équipe dans ses propres capacités. Une fois ce climat pris en compte, elle n'explique plus l'apprentissage.

Pourquoi ces gestes coûtent-ils autant ? Edmondson décrit quatre craintes pour son image : paraître ignorant quand on pose une question, incompétent quand on reconnaît une erreur ou qu'on demande de l'aide, négatif quand on critique le fonctionnement en place, dérangeant quand on sollicite le temps d'un collègue. Se taire protège de ces quatre risques.

Sécurité psychologique, confiance et cohésion

La confiance entre collègues favorise la sécurité psychologique. Edmondson sépare pourtant les deux notions sur trois points.

L'horizon de temps. La sécurité psychologique porte sur les suites immédiates d'un geste précis : si je pose cette question maintenant, vais-je passer pour un idiot ? La confiance couvre la relation dans la durée.

Le sens du regard. Faire confiance revient à accorder à l'autre le bénéfice du doute. La sécurité psychologique pose la question inverse : les autres vous l'accorderont-ils après une erreur ou une question maladroite ?

Le niveau. La confiance se joue entre deux parties. La sécurité psychologique se forme dans le groupe de travail proche, dont les membres partagent le même responsable et les mêmes épisodes. Deux équipes d'un même service peuvent donc vivre des climats opposés.

Edmondson distingue aussi ce climat de la cohésion. Un groupe très soudé peut hésiter à se contredire, jusqu'à la pensée de groupe décrite par Irving Janis. En sécurité psychologique, un désaccord se dit en séance, y compris face au responsable. Le modèle de Tuckman rappelle qu'une phase de tensions fait partie de la vie normale d'un groupe.

Les quatre zones d'Edmondson : sécurité et exigence

Dans sa conférence TEDx de 2014, Edmondson répond à une inquiétude fréquente des managers : faut-il baisser le niveau d'exigence pour installer ce climat ? Pour elle, ce sont deux dimensions séparées. Elle croise la sécurité psychologique avec la motivation et la responsabilité face à des objectifs élevés, et obtient quatre zones.

Exigence faibleExigence forte
Sécurité psychologique forteZone de confort : on se parle librement, personne ne cherche à progresserZone d'apprentissage : l'équipe vise haut et signale ce qui coince
Sécurité psychologique faibleZone d'apathie : chacun fait le minimum et se taitZone d'anxiété : les objectifs pressent, les problèmes restent cachés

La zone de confort correspond à la complaisance : la sécurité existe, l'exigence manque. Edmondson s'inquiète surtout de la zone d'anxiété. Elle y place l'infirmière de nuit qui doute d'une dose et renonce à appeler un médecin qui l'avait rabaissée, et le cadre tout juste recruté qui tait ses réserves sur un rachat.

Dès que le travail comporte de l'incertitude et de l'interdépendance, la zone d'apprentissage se confond pour elle avec la haute performance. Elle compare la sécurité psychologique au frein qu'on relâche, et la motivation à l'accélérateur.

Le projet Aristotle de Google

Avec le projet Aristotle, Google a cherché ce qui rend une équipe efficace chez lui. Le guide re:Work qui le décrit date de 2015 dans sa première version, et Google situe la diffusion du projet en 2016.

Les chercheurs ont retenu 180 équipes de trois à cinquante personnes, neuf en médiane. Ils ont mesuré l'efficacité de quatre façons : l'avis de la direction, celui du chef d'équipe, celui des membres et les ventes rapportées au quota trimestriel. Conclusion du guide : la manière dont les membres coopèrent pèse plus que leur profil.

La sécurité psychologique passe en premier, devant la fiabilité des engagements, la clarté des attentes, le sens que chacun trouve à son travail et l'impact perçu de ce travail. Dans le questionnaire que Google propose ensuite à ses équipes, l'affirmation correspondante est simple : « si je fais une erreur dans cette équipe, on ne me la reproche pas ».

Plusieurs variables n'avaient pas de lien significatif avec l'efficacité chez Google : travailler dans le même bureau, décider par consensus, l'extraversion des membres, l'ancienneté ou la taille de l'équipe. Google précise que ces facteurs peuvent compter ailleurs.

Selon le guide, les membres des équipes où ce climat est solide quittent moins souvent Google et rapportent plus de chiffre d'affaires. La direction les juge efficaces deux fois plus souvent, mais le guide ne publie pas le détail des calculs.

Ce que montre la méta-analyse de Frazier (2017)

Une méta-analyse regroupe de nombreuses études. Celle de M. Lance Frazier et de quatre collègues paraît dans Personnel Psychology en février 2017. Elle rassemble 136 échantillons indépendants, plus de 22 000 personnes et près de 5 000 groupes.

En 2020, une fiche de synthèse en résume les résultats pour le QIC-WD, centre américain qui étudie les effectifs de la protection de l'enfance :

  • chez l'individu, la sécurité psychologique est fortement liée à l'engagement, à la satisfaction et à l'attachement à l'organisation ;
  • son lien avec la performance dans la tâche est modéré, comme celui avec l'entraide et les suggestions d'amélioration ;
  • elle va de pair avec le soutien des collègues, de la hiérarchie et de l'organisation, avec l'autonomie et avec la clarté du rôle ;
  • les personnes proactives ou émotionnellement stables la perçoivent plus facilement.

La synthèse ajoute un point : faute d'études expérimentales, la recherche ne sait pas encore dire ce qui cause ce climat.

Les comportements du manager qui construisent la sécurité psychologique

Le responsable pèse lourd dans ce climat, parce que l'équipe observe de près ses réactions. Le tableau reprend cinq comportements décrits par Edmondson en 2002 et en 2014.

ComportementEn pratiqueFormulation possible
Cadrer le travail comme un apprentissageIl annonce l'incertitude et rappelle que chacun en voit une partie. Dans une étude d'Edmondson sur la chirurgie cardiaque, les équipes qui ont réussi à adopter une nouvelle technique la traitaient comme un apprentissage collectif.« On n'a jamais livré ce type de projet. On va apprendre en route, et j'ai besoin de ce que chacun remarque. »
Reconnaître ses limitesIl dit qu'il peut se tromper, et il le répète. Un chirurgien chef d'équipe redisait qu'il avait besoin d'entendre son équipe, parce qu'il risquait de rater des choses.« Je peux passer à côté d'un point. Si vous voyez un problème, signalez-le, même en pleine réunion. »
Poser des questionsIl pose des questions ouvertes et sollicite ceux qui parlent peu, souvent les moins gradés.« Tu suis les livraisons tous les jours : qu'est-ce qui te paraît risqué dans ce planning ? »
Réagir à l'erreur de façon constructiveIl remercie la personne qui signale, cherche la cause avec l'équipe et ne punit pas un essai fait de bonne foi. Edmondson cite une agence de relations publiques qui ouvrait certaines réunions par une revue des erreurs du mois.« Merci de l'avoir vu aussi tôt. Regardons ensemble comment l'erreur a pu passer. »
Rester accessibleIl se rend joignable pour une question rapide. Une infirmière décrivait un chirurgien toujours prêt à expliquer, qui ne la faisait jamais se sentir bête.« Je garde un quart d'heure chaque après-midi pour les questions courtes. »

Edmondson relie les trois premiers à la prise de parole. Le cadrage lui donne une raison d'être. L'aveu de ses limites la rend plus sûre, et les questions la rendent nécessaire. L'article sur le feedback du manager complète ce tableau avec la méthode SBI.

Ce que la sécurité psychologique n'est pas

Tout accepter. Un climat sûr laisse en place les conséquences d'un travail insuffisant. Selon Edmondson, un responsable peut récompenser l'excellence et sanctionner une performance faible, tout en acceptant les erreurs que l'incertitude rend inévitables. La protection porte sur la question posée, l'erreur signalée et l'aide demandée.

Renoncer à l'exigence. Quand la sécurité existe seule, l'équipe s'installe dans la zone de confort et progresse peu. Edmondson écrit en 2002 que ce climat permet à une équipe de se fixer des objectifs élevés et de les poursuivre par essais et ajustements.

Une ambiance entre amis. La sécurité psychologique ne suppose ni amitié entre collègues ni absence de pression. Une équipe sous forte contrainte peut rester un endroit où l'on dit les choses.

Exemple : une revue de projet avant un changement de logiciel

La scène suivante est une illustration construite pour cet article, au tutoiement comme dans beaucoup d'équipes.

Alexandre dirige sept personnes dans un entrepôt qui passe à un nouveau logiciel de gestion des stocks. Le lundi, il ouvre la revue de projet par ces mots : « On n'a jamais changé de logiciel en pleine saison. Je vais forcément rater des choses, donc j'ai besoin de vos yeux. »

Il présente son planning et demande ce qui paraît fragile. Personne ne répond. Il se tourne vers Léna, arrivée il y a trois mois, qui fait les inventaires tournants : « Tu vois les stocks tous les jours. Qu'est-ce que tu changerais ? »

Léna hésite, puis explique que la bascule tombe la semaine de l'inventaire annuel, avec deux caristes en congé. L'erreur vient d'Alexandre. Il répond : « Bien vu. J'ai calé cette date sans penser à l'inventaire. Merci de le dire aujourd'hui plutôt que la veille. » L'équipe décale la bascule de deux semaines.

Au premier jour de test, un cariste signale de lui-même un défaut d'étiquetage. Alexandre a présenté le projet comme un apprentissage, il a reconnu son erreur et il a interrogé la personne qui détenait l'information. En zone d'anxiété, la remarque de Léna aurait circulé dans le couloir, une fois la décision prise.

Les limites de la notion

Des corrélations. La recherche repose en majorité sur des questionnaires, et les expériences contrôlées y sont rares. Elle montre des liens, et le sens de la causalité reste à établir.

Un climat surtout utile dans l'incertitude. Edmondson le dit elle-même : sans incertitude ni interdépendance, la sécurité psychologique est agréable, mais pas indispensable.

Un effet qui plafonne. En 2023, Liat Eldor, Michal Hodor et Peter Cappelli publient des études menées auprès d'infirmiers et dans quatre autres contextes. D'après le résumé de l'agence américaine AHRQ, la performance sur les tâches routinières progresse avec la sécurité psychologique jusqu'à un certain point, puis décline. Une responsabilité collective forte compense cette baisse.

Un risque de complaisance collective. En 2011, Matthew Pearsall et Aleksander Ellis étudient 126 équipes. Quand une équipe juge ses choix surtout à leurs conséquences, une forte sécurité psychologique y rend les comportements contraires à l'éthique plus probables.

Un climat qui ne règle pas la charge. Une équipe surchargée peut se parler librement et rester épuisée. Pour agir sur la charge, les managers trouveront une méthode dans la formation qualité de vie et conditions de travail. La formation sur les risques psychosociaux situe ce climat parmi les actions de prévention que l'employeur doit mener.

Travailler la sécurité psychologique avec son équipe

Ce climat se construit au fil des réunions. Le parcours cohésion d'équipe de Movea tient en deux journées. Léa Orthlieb l'anime, ou un autre formateur Movea désigné au cadrage. Le premier jour, l'équipe dresse l'inventaire de ses atouts, de ses frottements et de ses silences. Le lendemain, elle rédige ses règles de travail et décide comment elle traitera ses désaccords. Jusqu'à douze membres de la même équipe y participent, réunis dans l'entreprise ou en classe virtuelle. Une journée animée pour toute l'équipe se facture 1 980 € HT, et les deux font 3 960 € HT. L'OPCO peut en reprendre une partie, parfois la totalité, selon la branche dont relève l'entreprise et sa taille. Pour démarrer seul, un manager peut réserver des journées de coaching individuel au même prix unitaire.

Sources citées