Le triangle de Karpman au travail : les trois rôles et comment en sortir
Le triangle dramatique de Stephen Karpman (1968) : Persécuteur, Sauveur et Victime, leurs bascules dans une équipe, les signes qui l'annoncent et le triangle du gagnant d'Acey Choy pour en sortir.
Par Mathias Nizan
Le triangle de Karpman est un modèle d'analyse transactionnelle qui décrit trois rôles joués dans les relations tendues : le Persécuteur, le Sauveur et la Victime. On l'appelle aussi triangle dramatique. Le médecin américain Stephen Karpman le présente en 1968 dans le Transactional Analysis Bulletin, sous le titre « Fairy tales and script drama analysis ». Pour lui, le drame naît quand les personnes changent de rôle. Au bureau, un client mécontent attaque, une collaboratrice se dit dépassée, un manager reprend le dossier, puis les places tournent. Pour en sortir, Acey Choy a publié en 1990 un triangle du gagnant qui remplace chaque rôle par une compétence : s'affirmer, prendre soin de l'autre, reconnaître sa vulnérabilité.
Movea consacre au triangle une partie de la deuxième journée de sa formation analyse transactionnelle. Le dossier thématique sur l'AT et l'article sur les états du moi posent le reste de la théorie d'Eric Berne.
D'où vient le triangle dramatique
Stephen Karpman est un médecin de San Francisco qui fréquente le séminaire du mardi soir d'Eric Berne. Ses premières notes sur le triangle datent de janvier 1965. Dans le discours qu'il prononce en 1972, il raconte les avoir griffonnées en cherchant comment un quarterback peut tromper la défense au football américain. Il utilise ensuite le schéma pendant environ deux ans dans ses groupes, avant de l'écrire. L'article paraît en avril 1968 dans le bulletin dirigé par Berne (vol. 7, n° 26).
Le texte part des contes de fées. Karpman y voit des rôles simplifiés qu'un enfant peut reprendre plus tard dans son scénario de vie. Trois rôles d'action lui suffisent pour décrire les retournements émotionnels qui font un drame. Le drame n'existe que si quelqu'un bascule d'un rôle à l'autre.
Le Joueur de flûte de Hamelin lui sert d'exemple. Le héros commence en sauveur de la ville et en persécuteur des rats. Le maire refuse de lui verser la somme promise, et le héros devient victime. Pour se venger, il persécute les enfants de la ville.
En août 1972, l'ITAA remet à Karpman pour cet article le deuxième Eric Berne Memorial Scientific Award. Dans un texte de 2007, Karpman attribue à Berne l'expression « triangle de Karpman ».
Les trois rôles : Persécuteur, Sauveur, Victime
Karpman parle de rôles d'action, qui décrivent ce qu'une personne fait dans l'échange à un moment donné. Il écrivait les rôles du jeu avec une majuscule. La minuscule devait désigner les rôles réels : le sauveteur légitime, la victime réelle. En 2007, il constate que cette convention ne s'est pas imposée. Elle compte pourtant au bureau. Le technicien qui répare l'ordinateur d'un collègue rend un service. La salariée harcelée est une victime au sens propre. Le triangle commence quand l'aide, l'attaque ou la plainte entretiennent le problème.
Le Persécuteur cherche un coupable. Il critique, menace, rappelle les fautes passées. Au travail, il se croit souvent dans son bon droit, car il défend un délai, une règle ou un chiffre.
Le Sauveur propose son aide avant qu'on la demande, ou en fait plus que ce qu'on attend de lui. Il reprend le fichier, appelle le client à la place de son collègue, reste tard pour finir. Il en retire le sentiment d'être indispensable. La personne aidée n'apprend rien et reste dépendante.
La Victime se décrit comme impuissante. Elle expose sa difficulté, écarte une à une les solutions proposées (« oui, mais… ») et attend qu'un autre décide à sa place.
Les permutations : quand les rôles tournent
Une permutation est le passage d'une personne d'un rôle à un autre au cours d'une même histoire. Chaque rôle peut basculer vers les deux autres, soit six mouvements possibles. Pour Karpman, l'intensité d'un drame dépend du nombre de bascules et de l'écart entre la position quittée et la position prise.
Karpman compare le drame aux jeux psychologiques décrits par Berne. Un jeu est plus simple et ne compte qu'une bascule majeure. Dans le jeu « J'essaie seulement de vous aider », la Victime devient Persécuteur et le Sauveur devient la nouvelle Victime.
Bastien dirige un service comptable. Un soir, il refait le rapprochement bancaire qu'Nadia n'arrive pas à boucler. Le lendemain, Nadia lui reproche devant l'équipe d'avoir changé sa méthode sans la prévenir. Bastien se sent trahi. Il est passé de Sauveur à Victime, et Nadia de Victime à Persécuteur.
En 2007, Karpman ajoute le triangle de compassion, une idée utile au manager. Une personne entrée dans le triangle tient les trois rôles en même temps : un rôle visible, deux rôles cachés. Son exemple vient du bureau. Un patron en colère sermonne sa secrétaire et la met dans l'embarras : tout le monde le voit en Persécuteur. Il est aussi Victime, du travail bâclé et de sa propre insécurité face aux objectifs de production. Il se vit enfin en Sauveur, puisqu'il pense former son employée à un niveau d'exigence élevé. Lire les trois rôles chez la même personne évite de la réduire à un seul.
Comment le triangle s'installe dans une équipe
Les situations ci-dessous sont inventées pour illustrer le modèle.
Le client, la conseillère et le manager
Pour la troisième fois en une semaine, un client joint le service après-vente. Il menace de résilier et s'en prend à Agnès, la conseillère qui suit son dossier. Agnès raccroche et va voir son responsable, Romain : « Je ne peux plus l'avoir au téléphone, prenez-le. » Romain rappelle le client, s'excuse au nom du service et accorde un geste commercial.
Chaque personne occupe un sommet du triangle. Le client tient le rôle du Persécuteur, Agnès celui de la Victime, Romain celui du Sauveur. Le dossier est réglé pour la journée. La semaine suivante, le client demande directement Romain. Agnès se sent dépossédée de ses dossiers. Débordé, Romain finit par reprocher à l'équipe de lui renvoyer tous les clients difficiles. Il a basculé en Persécuteur, et l'équipe se vit en Victime.
La plainte portée à un tiers
Damien se plaint auprès de Lucie, sa collègue, que Samir envoie toujours ses chiffres en retard. Lucie promet d'en parler. Le lendemain, elle glisse une remarque à Samir près de la machine à café. Samir se braque : « De quoi tu te mêles ? Damien n'a qu'à me le dire lui-même. » Lucie voulait rendre service. Elle repart vexée, et Damien n'a toujours pas ses chiffres.
Lucie a joué le Sauveur d'un Damien en Victime, face à un Samir désigné comme Persécuteur. En une réplique, Samir l'a placée à son tour en Victime. La plainte portée à un tiers fait entrer une troisième personne dans un désaccord qui en concernait deux. Pour asseoir Damien et Samir autour d'une table, le guide de médiation entre collaborateurs propose un cadre.
Tableau : rôles, signes et sortie
Le triangle se repère aux mots employés et à ce que vous ressentez après l'échange. L'agacement annonce souvent le Persécuteur en vous. Si vous brûlez d'aider, le Sauveur n'est pas loin. Un découragement qui coupe toute initiative signale la Victime.
| Rôle | Ce qu'on entend au bureau | Ce que le rôle apporte sur le moment | Ce qu'il coûte à l'équipe | Rôle de sortie selon Choy |
|---|---|---|---|---|
| Persécuteur | « Comme d'habitude », « Je vous avais prévenu », reproches devant témoins | Avoir raison, garder la main | Les erreurs se cachent et les mauvaises nouvelles arrivent tard | Affirmé : dire son besoin et sa limite, fixer une attente précise |
| Sauveur | « Laissez, je m'en occupe », « Je vais vous arranger ça » | Se sentir indispensable | La personne aidée ne progresse pas, le Sauveur s'épuise | Attentionné : proposer son aide, laisser le travail à son titulaire |
| Victime | « Je n'y arrive pas », « Oui, mais… », « De toute façon, ça ne sert à rien » | Être déchargé de la décision | Le problème reste entier, la charge glisse vers les autres | Vulnérable : nommer sa difficulté, puis formuler une demande |
Sortir du triangle : le triangle du gagnant d'Acey Choy
Le triangle du gagnant est un modèle publié par Acey Choy en 1990 qui oppose à chaque rôle du triangle dramatique une façon saine d'entrer en relation. L'article sort en janvier 1990 dans le Transactional Analysis Journal (vol. 20, n° 1). Son résumé le présente comme une antithèse du triangle de Karpman, facile à enseigner, où chaque rôle cède la place à une compétence précise.
En 2007, Karpman cite ce modèle et en nomme les trois sommets : Assertive, Caring et Vulnerable. Cet article les traduit par affirmé, attentionné et vulnérable.
Du Persécuteur à l'affirmé
La personne affirmée dit ce qu'elle veut et ce qu'elle refuse. Elle s'en prend au problème et laisse la personne hors de cause. Avant de parler, demandez-vous quel résultat vous attendez, et pour quand. Une formulation possible : « Le devis doit partir jeudi. J'ai besoin de savoir aujourd'hui si ce délai tient, et sinon ce qui vous manque. » L'article sur l'assertivité au travail propose dix exercices pour s'entraîner à ce registre.
Du Sauveur à l'attentionné
La personne attentionnée écoute et offre son aide. Elle laisse la décision et le travail à celui qui en a la charge. Deux questions avant d'intervenir : est-ce qu'on m'a demandé quelque chose ? Suis-je sur le point de faire un travail qui revient à quelqu'un d'autre ? Une formulation possible : « Je vois que ce dossier vous pèse. Vous voulez qu'on regarde ensemble par quoi commencer ? Je peux vous donner vingt minutes demain matin. »
De la Victime au vulnérable
La personne vulnérable reconnaît sa difficulté et ses limites. Elle les dit, puis elle demande quelque chose de précis. Elle garde la main sur la part qui lui revient. La question utile : sur quoi ai-je encore prise ? Une formulation possible : « Je n'arriverai pas à boucler les deux dossiers cette semaine. Je livre le premier jeudi. Pour le second, pouvez-vous choisir entre lundi et une version allégée vendredi ? »
La scène du service après-vente, rejouée
Agnès formule une demande précise : « Ce client m'a menacée deux fois. J'ai besoin que vous m'aidiez à préparer le prochain appel et que vous restiez joignable pendant que je le passe. » Romain répond en attentionné. Il prépare l'appel avec elle et la laisse le mener. Face au client, Agnès s'affirme. Elle reconnaît le retard, annonce une date et pose une limite au ton de l'échange. Pour l'appel lui-même, l'article sur les réflexes face à un client agressif propose des étapes de désescalade.
Cinq questions quand une situation se répète
- Qui a le problème, et à qui revient la décision ?
- Une demande a-t-elle été formulée, et par qui ?
- Suis-je en train de parler d'une personne absente ?
- Qu'est-ce que je ressens à cet instant : de l'agacement, une forte envie d'aider, de l'impuissance ?
- Quelle est la prochaine action, qui la fait, et pour quand ?
Les limites du triangle de Karpman
Le triangle est né de la clinique. Karpman l'a construit à partir de schémas de football, de contes de fées et de son travail avec ses patients. Il n'est pas issu d'une étude expérimentale.
Une échelle de mesure validée a été publiée en 2020, plus de cinquante ans après l'article de 1968. Andrew Lac et Candice Donaldson la présentent dans le Journal of Interpersonal Violence. Elle évalue la tendance d'une personne à tenir chacun des trois rôles. Les auteurs l'ont testée sur trois échantillons d'adultes, de 326, 342 et 301 personnes. Les trois rôles ressortent comme trois dimensions distinctes, que les auteurs associent à trois personnages : la demoiselle en détresse, le héros et le méchant. Les scores vont de pair avec des styles d'attachement non sécures et avec davantage d'anxiété, de stress, de dépression et d'émotions négatives. Le rôle de Victime est le plus lié à ces difficultés.
L'étude mesure des liens et ne dit pas ce qui cause quoi. Au bureau, le lien avec l'anxiété et la dépression demande une précaution. Un collaborateur qui se plaint sans cesse joue peut-être un rôle. Il peut aussi aller mal. Les signaux qui précèdent un épuisement professionnel aident à repérer ces situations.
Le modèle comporte aussi un risque d'étiquette. Affirmer qu'une collègue « fait sa Victime » ferme la discussion. La convention des majuscules voulue par Karpman servait à distinguer les victimes réelles des rôles de jeu. Une personne harcelée ou discriminée au travail a besoin d'une procédure RH, parfois d'un recours juridique.
Le triangle du gagnant vient lui aussi de la pratique de l'analyse transactionnelle. Le résumé de Choy décrit les rôles des deux triangles et donne des pistes pour s'entraîner. Il ne présente pas de mesure de leurs effets.
En pratique, le triangle sert à relire une scène précise, avec ses répliques et ses bascules. Il ne qualifie personne.
Travailler le triangle de Karpman en formation
L'initiation à l'analyse transactionnelle proposée par Movea traite le triangle de Karpman le deuxième jour, avec les jeux psychologiques. Avant la session, les participants décrivent des scènes vécues dans leur équipe. Elles servent de base aux mises en situation, où chacun s'entraîne à décliner le rôle qu'on lui propose et à revenir en Adulte. Les deux journées accueillent au maximum douze salariés de votre entreprise, sur site ou à distance. Un parcours individuel en tête-à-tête reprend le même travail. Le prix d'une journée, 1 980 € HT, reste identique pour six participants comme pour douze, et votre OPCO peut couvrir une partie ou la totalité du coût pédagogique.
Si le triangle a déjà dégénéré en différend déclaré entre deux collègues, la formation gestion des conflits est plus adaptée. Managers et RH y apprennent à écouter chaque protagoniste séparément, puis à conduire une médiation jusqu'à un accord.
Sources citées
- Karpman S. B., Fairy tales and script drama analysis, Transactional Analysis Bulletin, vol. 7, n° 26, avril 1968, p. 39-43 (reproduit sur le site de l'auteur).
- Karpman S. B., 1972 Eric Berne Memorial Scientific Award Lecture, Transactional Analysis Journal, vol. 3, n° 1, janvier 1973.
- Karpman S. B., The New Drama Triangles, conférence USATAA/ITAA du 11 août 2007.
- Choy A., The Winner's Triangle, Transactional Analysis Journal, vol. 20, n° 1, 1990, p. 40-46.
- Lac A., Donaldson C. D., Development and Validation of the Drama Triangle Scale: Are You a Victim, Rescuer, or Persecutor?, Journal of Interpersonal Violence, vol. 37, n° 7-8, 2022, p. NP4057-NP4081 (en ligne le 11 septembre 2020).